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8.4. Le Danzón et le Danzonete.

   

Le Danzón vient d'une évolution de la Habanera et de la Contradanza en 2/4.

8.4.1. Naissance du Danzón.

La Contradanza, la Danza et la Habanera était des danses basées sur des séquences, dans lesquelles tout le monde dansait ensemble un jeu de figures. La première utilisation du terme Danzón date des années 1850. Ce mot ne caractérise alors qu'une danse. Le quotidien de la Havane, El Triunfo, donne une description des ces prémices du Danzón : c'est une danse de figures exécutée en groupe par des Noirs de Matanzas. Les danseurs tiennent les extrémités de rubans colorés et portent des arches couvertes de fleurs. Le groupe enroulait et déroulait les rubans afin de produire de jolis motifs. Cette description est corroborée par d'autres citations comme, par exemple, celle d'un voyageur à Cuba qui écrivait en 1854, que "les cubains noirs effectuaient une sorte de danse en couronne, dans laquelle toute la compagnie participait au milieu d'innombrables enchevêtrements et désenchevêtrements artistiques". Ce style de danse s'effectuait durant les Congas (carnavals) par les groupes noirs. Jusqu'à la fin des années 1870, le Danzón était défini ainsi.

La région de Matanzas vibre alors encore au rythme des Contradanzas de l'Orquesta de Faílde, l'un des orchestres les plus en vue. Il est résolument moderne et les innovations, comme l'injection d'une vigoureuse syncope ou l'ajout de parties plus variées et mieux adaptées à la danse, de son chef d'orchestre et joueur de cornet Miguel Faílde Pérez le conduisent à transformer la Contradanza et à créer un nouveau genre musical tout aussi dansable, le Danzón. Les premiers Danzones écrits par Miguel Faílde Pérez étaient justement créés pour de telles danses de séquences. Faílde dit alors lui même qu'à Matanzas, en ces temps, il existait une sorte de danse en carré pour 20 couples qui portaient des arches et des fleurs. C'était vraiement une danse de figures et les mouvements étaient adaptés au tempo de la Habanera, qu'il a repris pour le Danzón.

La paternité du Danzón par Faílde est contestée par certains. En effet, on trouve dans les œuvres de Manuel Saumell Robredo une Contradanza, La tedezco, dont les premières 8 mesures constituent déjà un Danzón. On peut considérer que le Danzón n'a fait qu'ajouter des parties à cette introduction.

Danzón - Miguel Faílde Pérez

Miguel Faílde Pérez

Le morceau considéré comme premier Danzón est donc écrit par Faílde en 1877 et s'intitule Las Alturas de Simpson, en hommage à un quartier de Matanzas connu pour accueillir des célébrations populaires. Ce titre est joué pour la première fois en public le 1er janvier 1879. L'orchestre de Faílde (composé d'un tuba, un trombone, une clarinette, 2 timpanis et un cornet) va jouer ce premier Danzón dans une salle de bal très en vogue (dans le lycée de Matanzas) en présence d'une vingtaine de couples très élégamment vêtus, les femmes portant toutes des bouquets de fleurs. Le morceau est tellement apprécié que le public demande qu'il soit joué à nouveau.

La structure de Las Alturas de Simpson débute par une introduction de 4 mesures et par un paseo, plus rarement appelé cedazo ou prima, de 4 mesures également. Ces 8 mesures sont répétées et suivies de 16 mesures de mélodie (thème ou mélodie principale, jouée par la clarinette, c'est la parte del clarinete ou la segunda). Puis, l'introduction et le paseo sont répétés et une seconde mélodie est jouée sur 16 mesures (appelée le trío ou trío de metales qui fait intervenir le violon, d'où le nom parte del violín que l'on trouve également). La structure globale est donc de type A B A C. Parfois, la partie A est répétée pour clore le morceau, donnant la forme dite Danzón completo suivante : A B A C A.

Alejo Carpentier a recensé 3 autres Danzones de ce même orchestre écrits en 1877, El delirio, La ingratitud et Las quejas qui n'ont cependant pas eu autant de succés que Las Alturas de Simpson. Ceci explique que seul ce dernier morceau soit considéré comme le premier des Danzones.

Au départ, le Danzón fut considéré comme scandaleux, spécialement quand il commença à être dansé par toutes les classes sociales. En effet, son rythme plus lent que la Contradanza et la Danza conduit les couples à danser de manière plus proche, avec des mouvements de hanches plus sinueux. Dans les journaux, on pouvait lire : "Car j'aime mon pays, cela me hurte de voir le Danzón pratiqué par des personnes convenables. [...] Nous recommendons de bannir la Danza et le Danzón car ce sont des vestiges d'Afrique qui doivent être remplacés par les danses européennes majeures comme la quadrille et le rigodon". Le Danzón qui, plus tard, deviendra une danse insipide réservée aux personnes âgées, fut donc, au début, considérée comme danse aux mouvements de hanches "obscènes" effectuée par de jeunes couples, parfois de races différentes, dont les corps, en position fermée, se touchaient.

Le Danzón se répandit jusqu'à la Havane et fut adopté par plusieurs compositeurs dont le pianiste Antonio 'Papaíto' Torroella, le fameux tromboniste Raimundo Valenzuela ou Rafael Landa. En s'appropriant le Danzón, ce dernier eut l'idée d'inclure des fragments d'œuvres classiques dans la parte del clarinete de ses compositions. Ainsi, il modifia un peu l'instrumentation de ses morceaux..

Quelques années plus tard, Pablo Valenzuela (qui prend la tête de la formation de son frère, Raimundo, à sa mort en 1905 et grave l'année suivant plusieurs Danzones pour Edison), Enrique Guerrero et le cornettiste Félix Cruz modifient le schéma interprétatif du Danzón dans leurs titres respectifs Negra tú no va a queré, Otro golpe de fambá et Usted la tiene. Ils rajoutent un final chanté en chœur par l'orchestre, bien avant la création du Danzonete.

La Orquesta típica de Enrique Peña, au sein de laquelle joue le clarinettiste José Urfé González subit à la fin de la première décennie du 20ème siècle l'influence d'un genre nouveau provenant de l'Oriente et en pleine ascension, le Son. Les compositions du groupe, souvent dues à Urfé (qui découvre le Son grâce à plusieurs voyages à Santiago) comportent alors une partie finale inspirée du montuno (basée sur une phrase musicale répétée) présent dans le Son. On considère que le premier Danzón de ce type est El Bombín de Barreto, dédié au violoniste Julián Barreto, composé en 1911 par José Urfé. À compter de cette composition, tous les Danzones comporteront cette troisième partie, l'estribillo, plus syncopée et dansante. Ce passage tranche avec les parties précédentes car il est plus rapide et le volume sonore est plus élevé, ce qui en fait un morceau plus adapté aux fêtes en extérieur, laissant les anciennes Contradanza aux intérieurs cossus des Cubains les plus nantis. La structure des morceaux devient donc A B A C A D.

Danzón - Orquesta típica de Enrique Peña

Orquesta típica de Enrique Peña

Les autres orchestres d'importance de la toute fin du 19ème siècle et du début du 20ème siècle sont ceux de :

  • Felipe Valdés, fondé en 1899, qui grave plusieurs centaines de Danzones ;
  • Antonio 'Papaíto' Torroella qui enregistre sous le nom Sexteto Torroella ;
  • Félix González, créé en 1915 ;

  • Octavio 'Tata' Alfonso ;
  • Antonio Romeu, compositeur très prolifique de Danzones, dont la formation sera une références pendant de nombreuses années ;
  • Domingo Corbacho ;
  • Tomás Corman.

D'innoubliables Danzones voient le jour dès le début du 20ème siècle : El barbiero de Sevilla (1909) d'Antonio Romeu, Fefita (1910) de José Urfé, La mora (1914) d'Eliseo Grenet, La Virgen de Regla de Pablo O'Farrill, La flauta mágica d'Antonio Romeu (en collaboration avec Alfredo Evaristo Francisco Leopoldo Valdés-Brito Ibáñez), Tres lindas cubanas (1926) d'Antonio Romeu ou Almendra d'Abelardo Valdés. Parmi les orchestres les plus influants des années 1920, on peut citer l'Orquesta Jaime Prats, l'Orquesta de Tata Pereira ou la Típica Criolla.

Le Danzón connut un succès tellement important durant près de 40 ans qu'il fut et est toujours considéré comme danse nationale de Cuba.

8.4.2. Le Danzonete.

Le début du 20ème siècle voit le Danzón délaissé pour le Son qui envahit l'île et qui trouve un très bon écho auprès du public. Le Danzón devient une "música del pasado" ("musique du passé").

En 1929, le clarinettiste et flûtiste José Manuel Aniceto Díaz, ancien membre de l'orchestre de Faílde dans lequel il jouait de l'ophicléide, ajoute une partie vocale au Danzón dans son titre Rompiendo la rutina, qu'il inaugure au Casino Español de Matanzas, afin de contrer la popularité croissante du Son et du Bolero-Son et de réconcilier les danseurs soneros et danzoneros. Il crée ainsi un nouveau genre appelé le Danzonete qui sera présenté au public pour la première fois le 8 juin 1929 au Casino Español de Matanzas avec la voix d'Arturo Aguilo. Il composera ensuite El trigénimo, La zona franca, Pidiendo de nuevo ou Son igual que el cocodrilo.

Rompiendo la rutina :

Afficher le chant...

Afin d'inclure une partie chantée supplémentaire au Danzón sans obtenir un morceau trop long, Díaz élimine la première partie du Danzón, la parte del clarinete. La structure devient donc la suivante : le Danzonete commence par 4 mesures d'introduction suivies de 4 mesures de paseo, l'ensemble répété 2 fois et suivi de la parte del violín. À la fin de cette partie, l'introduction est jouée à nouveau et suivie d'un pont de 4 mesures qui mène à une section vocale, soutenue par un güiro, de 32 mesures. Ensuite, un nouveau pont de 4 mesures est exécuté et introduit une seconde section vocale, soutenue cette fois par la clave et les maracas. L'apport de ces instruments percussifs marque bien l'influence du Son.

Malgré sa popularité immédiate, les compositeurs vont avoir du mal à écrire une section vocale en plus de toutes les parties instrumentales. En réponse à ce problème, un processus de simplification, qui va modifier certaines sections du Danzonete et même en supprimer, va voir le jour. Dès les premiers mois de l'année 1930, les orchestres jouaient une version simplifiée du Danzonete initial.

Durant une dizaine d'années, les charangas vont faire prospérer le Danzonete. Celle de Díaz, bien entendu, mais aussi celles d'Antonio Romeu, de Belisario López, de Cheo Belén Puig, d'Armando Valdespí ou la Orquesta Gris d'Armando Valdés Torres. Les plus belles voix se font entendre sur les parties chantées du Danzonete. Paulina Álvarez, surnomée "l'impératrice du Danzonete", Fernando Collazo, Abelardo Barroso, Pablo Quevedo, Alberto Aroche, José 'Joseíto' Fernández Diaz, Dominica Verges González ou Barbarito Díez Junco (appelé le "roi du Danzón") enregistrent les plus beaux morceaux du genre.

8.4.3. L'internationalisation du Danzón.

Du fait de la forte influence cubaine dans la région de Veracruz au Mexique, le Danzón y devint très populaire. Les orchestres, les Danzoneras, prennent la forme ancienne d'orquesta de viento. Il y survécut plus longtemps qu'à Cuba. Le titre Danzón no. 2 d'Arturo Márquez, écrit en 1994, est même considéré comme le second hyme national par les Mexicains.

On trouve également de nombreuses compositions faisant référence au Danzón comme, par exemple, certaines de Jacob 'George Gershwin' Gershowitz ou Louis 'Leonard' Bernstein.

8.4.4. L'instrumentation.

L'orchestre de Faílde, appelé típica ou de viento, est composé d'un cornet, d'un trombone, de deux clarinettes en DO, de deux violons, d'une contrebasse, d'une paire de timpanis, d'un güiro et d'un ophicléide (gros instrument à vent de la famille des cuivres, à embouchure et muni de clés). Ce sera la format consacré pour le Danzón au 19ème siècle.

À partir de la fin du 19ème siècle, le format des orchestres típica va commencer à évoluer pour déboucher sur la création de l'orchestre dit charanga (qui signfie fanfare en espagnol). Les prémices de cette évolution commencent en 1899. Le pianiste Antonio María Romeu Marrero, connu sous le nom de "El mago de la teclas" (qui signifie "magicien des touches"), participa par hasard à une fête havanaise animée par l'orchestre du flûtiste Leopoldo Cervantes. Il fit ainsi entrer, un peu par accident, le piano dans l'univers du Danzón. Au même moment, Antonio 'Papaíto' Torroella, remarquable musicien de Matanzas, introduisait également de son côté le piano dans son orchestre de Danzones. Ce nouveau format instrumental amena de nouvelles perspectives interprétatives et offrit surtout une plus grande liberté d'expression aux musiciens, le soliste jouant dès lors un rôle prépondérant.

Au début du 20éme siècle, le cornet et l'ophicléide disparaissent de plus en plus. La clarinette est souvent remplacée par la flûte de bois à 5 clés. Les timpanis vont laisser la place à la paila criolla (plus tard appelée timbales). Ces changements d'instrumentation donnent une tonalité générale plus aigüe et un son plus raffiné qu'avec les cuivres criards. Cette orchestration prendra le nom de charanga (initiallement charanga francesa) composée d'un piano, d'une flûte, de 2 violons, d'une contre-basse, de timbales, d'un güiro. Il est souvent dit qu'Octavio 'Tata' Alfonso dirigea la première charanga. De temps en temps, ces orchestres intègrent également un violoncelle ou même un harpe (José Doroteo 'Pachencho' Arango y Padrón fut un des derniers à l'utiliser). Sous l'impulsion de l'orchestre d'Antonio Romeu, fondé en 1911 et qui resta durant 15 ans la charanga la plus connue, ce nouveau format va se généraliser. Pour la première fois, Antonio Romeu interprétera un solo de piano sur la dernières partie de son Danzón intitulé Tres lindas cubanas écrit en 1926.

8.4.5. Les rythmes.

Aujourd'hui, le rythme le plus caractéristique du Danzón est certainement celui qui est joué par le timbalero. On l'appelle le baqueteo, composé du cinquillo auquel une mesure a été ajoutée. Il est en général repris par le joueur de güiro. Le voici :

Danzón (timbales)

Danzón (timbales)

La croix représente un coup donné avec la main droite, la main gauche exerçant une pression sur la peau pour étouffer le son.

  Extraits sonores  

8.4.6. À écouter.

  • Las Alturas de Simpson (1877) de Miguel Faílde Pérez - Danzón
  • El barbiero de Sevilla (1909) d'Antonio Romeu - Danzón
  • Fefita (1910) de José Urfé González - Danzón
  • Bombín de Barreto (1911) de José Urfé González - Danzón
  • Habana Camilo (1961) d'Ibrahim Ferrer con Chepín y su Orquesta Oriental - Danzón
  • Alto Voltaje (1961) d'Ibrahim Ferrer con Chepín y su Orquesta Oriental - Danzón
  • El Illa Bo (1961) d'Ibrahim Ferrer con Chepín y su Orquesta Oriental - Danzón
  • Caché Danzón (1961) d'Ibrahim Ferrer con Chepín y su Orquesta Oriental - Danzón
  • Almendra d'Abelardo Valdés interprété par Maraca (1995) - Danzón Chá
  • Danzón para Céline interprété par Maraca (1995) - Danzón Chá
  • Danzón de la Trucha interprété par Maraca Klazz Brothers & Cuba Percussion (2002) - Danzón

8.4.7. À voir.

8.4.8. Références.

Le Danzón :

Types de formations musicales :

Le Danzonete :

Miguel Faílde :

Famille Valenzuela :

Antonio María Romeu :

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