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12.1. La Guaracha.

   

En avril 1583, quand Torrequemada et le gouverneur Gabriel de Luján luttaient pour le pouvoir, les joueurs de guitare improvisaient dans les rues et sur les places publiques des mélodies joyeuses accompagnées de paroles critiques, ironiques voire même satiriques et burlesques. Le musicologue Alejo Carpentier indique qu'en 1762, avec la prise de la Havane par les anglais, des dizains plein de choteo criollo (grâce/plaisanterie créole) circulent dans les rues. Tous les ingrédients de la Guaracha étaient déjà présents. De place publique, la Guaracha fait son entrée dans le cirque, puis dans le théâtre au début du 19ème siècle.

12.1.1. La chanson dans le théâtre cubain.

En effet, durant le siècle d'or espagnol (16ème et 17ème siècles), les auteurs de théâtre avaient l'habitude d'intercaler des chansons picaresques, les Jácaras (saynètes ou intermèdes), entre les actes. Le musicologue et historien de la littérature espagnol Emilio Cotarelo y Mori explique qu'à l'origine, les musiciens faisaient patienter le public pendant qu'ils s'installaient au début des spectacles en chantant des Jácaras. Parfois, ces interludes musicaux faisaient partie ou étaient rajoutés à la fin des intermèdes. Dès 1663, une Jácara entière était intercalée, parfois chantée, afin d'occuper le court moment de l'intermède. Suite à un désintérêt et un ennui du public face à cette littérature de ruffian, les Jácaras disparaissent et laissent place à la musique et aux chants des Tonadillas qui connaissent leurs jours de gloire au milieu du 18ème siècle.

Cette forme de théâtre ibérique va peu à peu être assimilée dans le théâtre cubain durant la seconde partie du 18ème siècle. La première compagnie de comiques du pays, la Compañía de Cómicos del País, voit le jour en 1800 et prend le nom de Cómicos havaneros en 1801 (en 1806 selon María Teresa Linares) sous la direction de Francisco Covarrubias. Ces troupes vont offrir les prémices du théâtre Bufo qui introduit des personnages créoles à la place des personnages espagnols dans les œuvres cubaines. Ces dernières ont une structure similaire aux saynètes et aux intermèdes espagnols tout en intégrant des sujets, des personnages ou des passages musicaux aux accents nationaux.

C'est dans ce contexte que la Guaracha apparaît comme genre musical à la fin du 18ème siècle ou au tout début du 19ème siècle en occupant la place des Jácaras et en prenant ses racines dans les Tonadillas que l'on trouve dans le théâtre joué dans les tavernes du port de la Havane. Cette musique au rythme rapide, écrite pour le théâtre, accompagne des textes cocasses aux allusions grivoises et farcis de sous-entendus et de double sens.

12.1.2. Le mot "guaracha".

La Guaracha est le nom donné à une danse de couple d'origine espagnole, au rythme enlevé et ternaire, que l'on rencontre en 1788 aux côtés d'une série de danses comme la Contradanza ou le Fandango. Buena Ventura Ferrer nous raconte qu'en 1789, les danses publiques de la Havane commençaient par les danses "sérieuses" comme le Menuet et se poursuivaient par la danse à la mode, la Contradanza. Ces danses étaient entrecoupées par des Zapateos, des Congós, des Boléros et des Guarachas pour remuer le corps.

Le premiers usage connu du mot "guaracha" comme genre musical se trouve dans la Gazeta de Barcelona du 11 août 1789 (64ème édition), dans laquelle il est fait publicité d'un chanteur de Guarachas. Dans la 83ème édition du 15 octobre 1796, il est mentionné une Guaracha intitulée Tarántula. Il faudra ensuite attendre le tout début du siècle suivant pour trouver d'autres traces de la Guaracha. Il n'est donc pas certain que le mot "guaracha" ait eu au 18ème siècle le même sens que celui qu'on lui attribue au tout début du 19ème.

Le mot viendrait selon Fernando Ortiz de "guarache" qui désigne des sandales mexicaines que portaient les soldats espagnols qui dansaient la Guaracha. Cette danse aurait été amenée à Cuba depuis le Mexique, en passant par l'Espagne. D'autres comme Natalio Galán pensent que "guaracha" vient de "guarache" qui signifie "danseur" en langue Guanche des îles Canaries. Zayas pense que son origine est andalouse. Esteban Pichardo le rapproche de la langue aborigène.

12.1.3. La Guaracha.

Le théâtre reflète la réalité et le contexte social et historique de Cuba. Les personnages aux traits sophistiqués deviennent des références incontournables à la société. La mulata del rumbo ou negra curra (mulâtre vêtue de son châle et chaussée de ses pantoufles en peau de cerf), le jaque, negrito cheche ou negro curro (homme noir appelé Juan Cocullo, vêtu d'un pantalon ample, d'une chemise nouée au niveau de l'estomac et de pantoufles en peau de cerf. Sa tête est couverte d'un foulard noué sur lequel vient reposer un chapeau. Il porte un anneau à l'oreille), le gallego (immigré blanc d'origine espagnole) ou le guajiro criollo (paysan créole) en sont les personnages par excellence. Chaque personnage est caricaturé à l'extrême.

À cause de leur langage de ruffian, les Guarachas ne sont pas publiées. Cependant, comme pour tout ce qui est interdit, un autre vecteur de diffusion est le bouche à oreille populaire. Ainsi, la Guaracha répand rapidement ses textes paillards. À tel point que le 20 janvier 1801, le journal El Regañón, critique de théâtre, lui consacre un article écrit par Buenaventura Pascual Ferrer qui condamne l'immoralité que véhicule cette Guaracha populaire.

La Guaracha est rejetée par les auteurs qui adhèrent au courant du costumbrismo, qui prétendent faire de l'œuvre d'art un reflet fidèle des coutumes et usages sociaux. Dans le Diccionario provincial casi razonado de voces y frases cubanas d'Esteban Pichardo, publié en 1836, la Guaracha est décrite comme une danse de la gentualla (du petit peuple). Malgré cela, la Guaracha devient immédiatement le porte-voix ou média de diffusion populaire. Elle connaît son plus grand essor à la fin de la première moitié du 19ème siècle.

Le terme "guaracha" est définitivement intégré au lexique populaire cubain. De même, le vocabulaire des Guarachas y est également incorporé. Par exemple, l'expression "con sandunga", qui signifie "avec grâce/plaisanterie créole", est utilisé dans les partitions de certaines Contradanzas au lieu de la traditionnelle mention "allegretto con grazia".

La Guaracha devient partie intégrante des œuvres du théâtre cubain. Ses auteurs entrent dans les compagnies de théâtre. La musique n'est plus simplement introduite dans les œuvres pour ses plaisanteries populaires, elle est composée par les auteurs de pièces ou les membres des compagnies qui profitent de leurs personnages pour exprimer leurs pensées et opinions. Ce ton humoristique et satirique permet de critiquer le pouvoir en place, de décrire un fait social ou de tourner en ridicule une situation impliquant un personnage populaire ou une attitude qui peut être racontée à la manière picaresque des blagues créoles.

En 1867, la librairie La Pincipal, située sur la Plaza del Vapor de la Havane, édite un recueil de 75 Guarachas anciennes et modernes. La seconde édition, intitulée Guarachas cubanas, curiosa recopilación desde las mas antiguas hasta las mas modernas, qui sera éditée en 1882, est augementée de 20 chansons. Les Guaracahas que contient cet ouvrage emploient un langage correct car les chansons les plus critiquées comme La morena ou La guabina n'en font pas partie.

Extrait de La guabina :

Afficher le chant...

En 1868, un groupe de Guaracheros qui se réunissent dans le Solar de Corrales No. 18 du quartier de la Habana Vieja créent la Companía de bufos habaneros. Ceux-ci donnent naissance au théâtre Bufo avec leur première œuvre Los negros catedráticos jouée sur la scène du Circo de Villanueva. Le triomphe du théâtre Bufo est énorme et la première année, se constituent 8 compagnies dont Los Habaneros, Los Caricatos ou Los Bufo-Ministrels. À partir de la seconde moitié du 19ème siècle, le théâtre Bufo possède un très large et très varié répertoire de Guarachas.

Le 21 janvier 1869, durant la guerre de Dix Ans, Los Caricatos présentent la pièce "El perro huevero" qui inclut la Guaracha intitulée Ya cayó au théâtre Villanueva de la Havane. Elle fait référence à la guerre de libération en cours dans l'Oriente et constitue une attaque à peine voilée contre le gouvernement colonial et sa politique oppressive. Quelques espagnols réagissent à ceci le lendemain, 22 janvier, en tuant une dizaine de personnes dans le public. Les théâtres Bufos sont alors fermés durant quelques années.

Suite à ce tragique évènement, l'Espagne décide de la fermeture du théâtre Villanueva. Les Guarachas sortent alors des théâtres et deviennent des chansons des rues et des salons populaires. La critique s'élargit aux personnages politiques cubains et aux mesures prises par le gouvernement.

La Guaracha est construite sur une alternance soliste/chœur. Le soliste, ou parfois duo de solistes, improvise en général autour de quatrains dont les vers ont une métrique irrégulière. À la fin du 19ème siècle, la structure de base de la Guaracha subit des transformations. L'alternance couplet/refrain est remplacée par une forme musicale en 2 parties, une forme binaire. La première section narrative est chantée. La seconde est un refrain pendant lequel le chœur installe un contre-point fixe et le soliste peut plus facilement réaliser des variations et improvisations, cette partie remplissant le même rôle que ce qui sera plus tard la section dite de montuno. En général, la seconde partie commente le thème de la première partie et en tire des enseignements.

Jusqu'à la fin du 19ème siècle, la Guaracha possède 2 variantes : la Mulata dont le thème unique est la mulâtre cubaine et la Guajira qui parle de la paysanne cubaine.

Au début du 20ème siècle, des Guarachas critiquent férocement les décisions des gouvernants. El cierre a las seis répond aux mesures de couvre-feu du dictateur Menocal, El servicio obligatorio du trovador Manuel Corona fait référence à la réaction du peuple à l'annonce de la mobilisation pour la Première Guerre Mondiale. La Guaracha se joue régulièrement dans les bordels du port de la Havane. Les premières Guarachas enregistrées semblent avoir été Tin Tan par Floro Zorilla en 1906 et Los frijoles par Román Martínez probablement la même année.

Au milieu des années 1930, les septetos et conjuntons intègrent la Guaracha dans leur répertoire sonero. Sous l'influence du Son à la Havane, la Guaracha tend à s'accélérer, le rythme est davantage marqué et la structure du cinquillo est plus souvent adoptée. La transformation désormais acquise de la structure de la Guaracha ouvre alors la voie à de nouvelles fusions. La Guaracha commence a être jouée aux côtés d'autres genres musicaux et surgit rapidement l'idée de compositions où se mêlent les divers styles, d'abord avec la juxtaposition d'une section de montuno à la fin de la Guaracha. Il est intéressant de noter que cette forme de la Guaracha avait déjà était adoptée en 1813 dans le titre dansant El sungambelo (à ne pas confondre avec la Danza du même nom) qui introduit une partie similaire à un montuno.

Le processus de fusion entre Guaracha et Son est tellement fort que naît la Guaracha-Son, notamment sous l'influence du compositeur Benito Antonio Fernández Ortiz alias Ñico Saquito. Ce nouveau style de Guaracha va alors être inclus de manière systématique dans le répertoire des grands ensembles (l'orchestre Julio Cueva, le conjunto Casino, le Riverside, le Kubavana...). La Guaracha devient aussi dansante que le Son. Sur le même principe, Bienvenido Julián Gutiérrez incorpore la Rumba à la Guaracha et forme la Guaracha-Rumba. La Guaracha-Bolero, la Guaracha-Mambo ou la Guaracha-Guajira voient également le jour.

Guaracha - Ñico Saquito

Ñico Saquito

Divers trovadores comme Manuel Colona composent et chantent des Guarachas pour dynamiser leur répertoire composé de Boléros et de Canciones.

Au milieu des années 1940, la Guaracha intègre le répertoire des jazz-bands cubains, ce qui lui assure une diffusion à la radio, au théâtre, au cinéma et dans les salles de danse. La Guaracha parvient à s'imposer dans les lieux mieux fréquentés et même dans les plus hautes couches sociales de la société cubaine. Des groupes comme Hermanos Palau, Casino de la Playa ou l'orchestre Julio Cueva avec la voix d'Orlando 'Cascarita' Guerra offre à la Guaracha la possibilité de dépasser les frontières. Durant les années 1940 et 1950, de véritables classiques du genre voient le jour.

Peu à peu, la Guaracha prend la détinition d'un Son rapide. En effet, on ne reconnaît plus la Guaracha que par l'aspect critique de ses textes tandis que sur le plan rythmique, il s'agit d'un véritable Son.

Dans les années 1960 et 1970, la Guaracha ne peut rivaliser avec les nouveaux rythmes dont le Rock américain et ses instruments électriques. Elle perd de sa popularité puis connaît une véritable disette artistique malgré la présence d'auteurs comme Emilio Cavailhón avec la Chica del granizado ou Rodulfo Vaillant avec La escoba barrenda qui tentent de maintenir ce style musical. Quelques auteurs mélangent la Guaracha avec d'autres styles musicaux comme Osvaldo Farrés avec Un caramelo para Margot, interprété par Pacho Alonso à la fin des années 1970 qui mêle Guaracha et Conga pour former la Guaracha-Conga.

En 1980, Pedro Luís Ferrer ou Alejandro 'Virulo' García Villalón assurèrent la continuité de ce style cent pour cent cubain. De nos jours, l'actualité cubaine et les rapports de l'île avec le monde continuent de fournir de solides sujets de moquerie et d'amusement. Les meilleurs représentants actuels de la flamme guarachera sont Los guaracheros de Oriente, Servando Díaz ou Luisito Pla.

Aujourd'hui, la Guaracha a été absorbée comme élément constitutif du label commercial "Salsa". De même, le vocabulaire de la Guaracha est présent dans divers titres comme Por encima del nivel (aussi intitulé Sandunguera) de Juan Formell.

12.1.4. La Guaracha dans le monde.

Au cours du 19ème siècle, les Guarachas cubaines sont exportées vers l'Espagne. Pour les musicologues espagnols, elles font partie de la famille des musiques dites cantes de ida y vuelta (chants issus d'aller-retour) avec la Danza, la Habanera ou le Punto. La Guaracha espagnole va évoluer, avec ses propres caractéristiques, et prendre de la distance avec la Guaracha originale.

La Guaracha va aussi être adoptée par les gitans de Séville en Espagne et au Portugal et prendre le nom de Rumba flamenca.

Durant le 19ème siècle, des groupes cubains voyagent jusqu'à Puerto Rico, amenant avec eux leur répertoire de chansons cubaines. Là aussi, la Guaracha est adoptée, modifiée et intégrée dans la culture portoricaine.

12.1.5. L'instrumentation.

À l'origine, les Guarachas s'accompagnaient d'une guitare ou tout instrument de cette famille comme la bandurria, le laúd ou le tiple et de percussions légères comme le guïro ou les maracas, instrumentation d'influence espagnole et africaine. Par la suite, on leur adjoignit un tres.

Plus récemment, l'instrumentation s'est enrichie de claves, de bongos et d'un cencerro (cloche). La trompette est également utilisée pour enrichir la mélodie. Les congas ont aussi était ajoutés par la suite.

12.1.6. Le rythme.

La Guaracha se joue à rythme rapide. Originalement elle prenait la forme de couplet/refrain. Depuis la fin du 19ème siècle, elle était construite sous forme binaire (A - B) et résultait d'une combinaison de mesures en 6/8 et 2/4. Puis, cette structure s'est progressivement allongée au cours du temps, tendant vers un schéma A - B - A - B, sans toutefois trop se complexifier.

La mélodie de la Guaracha est composée de notes courtes qui se limitent aux accords fondamentaux (tonique, dominante et sous-dominante).

Voici un rythme de Guaracha pour congas proposé par Thomas Ramos 'Panga' Ortiz :

Guaracha (congas)

Guaracha (congas)

  Extraits sonores  

12.1.7. À écouter.

Parmi les guaracheros ou ensembles guaracheros les plus connus, on peut citer :

  • Célia Cruz surnommée La Reina guarachera
  • Orlando 'Cascarita' Guerra
  • Roberto Faz
  • l'ensemble Guaracheros de Oriente de Ñico Saquito
  • Raimundo Valenzuela
  • Tito Gómez
  • Alberto Ruiz
  • le trio Servando Díaz
  • María Teresa Vera

Parmi les plus grands compositeurs de Guarachas, il est intéressant d'écouter :

  • Benito Antonio 'Ñico Saquito' Fernández Ortiz
  • Enrique 'el Rey de la Guaracha' Guerrero
  • José Carbó Menéndez
  • Manuel Corona
  • Jorge Ankerman

Voici quelques Guarachas à écouter :

  • La guabina (début du 19ème siècle) - Guaracha
  • La morena (19ème siècle) - Guaracha
  • La prieta santa d'Enrique Guerrero - Guaracha
  • La pluma de tu sombrero d'Enrique Guerrero - Guaracha
  • Bilongo alias La negra tomasa ou Mandinga (1907) de Guillermo Rodrígure Fife - Guaracha
  • Cuidaíto, compay gallo (1936) de Ñico Saquito - Guaracha-Son
  • La negra Leonor (1941) de Ñico Saquito - Guaracha-Son
  • Pare cochero (1942) de Marcelino 'Rapindey' Guerra - Guaracha
  • María Cristina (fin des années 1940) de Ñico Saquito - Guaracha-Son
  • La China en la rumba de Siro Rodríguez - Guaracha-Son
  • Cañonazos (1953) d'Evaristo Aparicio - Guaracha
  • Un caramelo para Margot (années 1970) d'Osvaldo Farrés et interprété par Pacho Alonso - Guaracha-Conga

Parmi les très anciennes Guarachas figurent aussi Juan Quiñones, La mulata rosa, Que buena hembra ou El negro José Caliente.

12.1.8. À voir.

12.1.9. Références.

La Guaracha :

Théâtre espagnol :

Théâtre cubain :

Ñico Saquito :

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